
Les plis
Sur les bords de la Glane, les draps tachés, les draps brûlés, les draps souillés de haine,
deux femmes en plein soleil, soigneusement, replient le temps.
Deux femmes suppliciées replient le temps
Chaque pli, chaque pile, chaque passant
Chaque pas sur la ligne du tram à Oradour
Replie le temps
Un oiseau dans les ruines, un volet au vent
Ferment le ban
Les doigts des murs dressés vers le ciel
Les maisons crevées, les maisons exorbitées guettent
Sur la place d’Oradour où le vide prend source
Aucun écho, les rires, les jeux, les gens,
S’imaginent et disparaissent
Sur la place où rien ne s’entend, j’écoute la vie
J’écoute l’effroi
Tour à tour surgissent les chants,
La cour, l’école de filles
Tour à tour, la vie, l’effroi,
les rires les chants, les jours,
les loups les coups, les flammes, les innocents
Soigneusement, deux femmes sous le soleil, replient le temps
Derrière les murs d’Oradour
Deux femmes massacrées, deux femmes seules replient le temps
Et bercent leur enfant
Toujours elles recommencent, toujours elles plient
Rien ne s’oublie
Derrière les murs d’Oradour
Au loin, qui se rapprochent
De Hongrie, de Serbie, aux berceaux d’Europe
J’entends claquer les bottes
J’entends roter la haine
Plus elle se renforce, plus elle crie
Hier soir au journal, mécanique et scandée
La voix répète : "Autre, haine, Autre, haine!"
Le journaliste tente : « vous l’avez-déjà dit »
Mais elle bégaie son histoire
Sans s’occuper du bonhomme
Comme toujours
Toujours la même
Passant, souviens-toi
Tandis qu'elle vocifère.
Jean-Paul Raffel, "Bordures du Champ secret"